Roni Horn, Still Water (The River Thames for Example), 1999, 15 lithographies offset sur papier

08Oct09
Roni Horn, Still Water (The River Thames for Example), 1999

Roni Horn, Still Water (The River Thames for Example), 1999, lithographie offset sur papier

Still Water (The River Thames for example) est une série de quinze lithographies, reproductions de photographies représentant la Tamise, datée de 1999. Sur ces lithographies, des numéros sont imprimés, auxquels correspondent des notes, établies au bas de chaque image, comme dans un essai scientifique.

Ces quinze images montrent quinze fois la même chose, à savoir l’eau de la Tamise, vue en plongée, sous un angle d’environ 45°. Tantôt calme, tantôt agitée, l’eau est parfois verte, noire ou bleue, sa surface ridée, troublée de légers tourbillons ou parfaitement plane.

La répétition est l’un des modes opératoires essentiels de l’œuvre de l’artiste américaine Roni Horn. On pense notamment à ses séries de portraits : Portrait of an image (2005), portraits photographiques de l’actrice Isabelle Huppert, You are the weather (1994-1996), photographies couleur et noir et blanc d’une jeune fille sortant de l’eau, ou Cabinet of (2001), images brouillées d’une tête de clown mouvante, où l’image est déformée par le longs temps de pose, et acquiert, comme dans une toile de Bacon, une forme de monstruosité.

Le redoublement de l’objet donne une sensation de déjà-vu, comme lorsqu’on a l’impression que ce auquel on assiste dans le moment présent est déjà arrivé. Things that happen again, en 1986, établissait déjà ce rapport au dédoublement du temps : deux cônes tronqués en cuivre, identiques, se répètent dans l’espace d’exposition, instaurant ainsi deux moments de perception distincts, se référant pourtant au même objet. L’objet dédoublé n’est plus que le souvenir de l’objet original, il en est la forme spectrale, désincarnée.

Dans la série Still Water, l’image est démultipliée, infinie : il pourrait y avoir autant d’images qu’il existe de combinaisons des reflets dans l’eau. L’image pourtant reste parcellaire, elle exploite le mode de la métonymie, car l’élément liquide ne peut être représenté dans son entièreté. Par la répétition, l’artiste tente de retrouver l’unique, l’original, l’un inaliénable, figuré par une autre œuvre de Roni Horn, nommée Asphere, boule de métal à la rotondité parfaite.

Les dessins de Roni Horn jouent également sur le mode du multiple, que ce soit par la simple reproduction d’une forme, mais aussi dans ces grands dessins où le cœur de la feuille de papier est occupé par des segments de couleurs qui forment comme un chatoiement de lumière, et évoquent les tourbillons d’une eau trouble.

L’eau, multiple par essence, est aussi symbole d’impermanence, elle est à la fois éternelle et en constant changement. Le titre de la série, Still Water, se réfère au genre de la nature morte, en anglais still life, et porte ainsi en lui la contradiction inhérente à la matière liquide.

L’eau est par principe l’élément matriciel : dans les photos de geysers islandais de l’artiste, on la retrouve sous sa forme primitive, provenant des tréfonds de la Terre.

Dans les quinze images de Still Water, l’eau remplit l’image, mais elle est impénétrable. Tandis que dans les œuvres en verre Opposite of white, qui sont des objets circulaires pleins et durs, on a l’impression d’être face à des puits sans fond et on aimerait en toucher la surface pour en expérimenter la perméabilité, ces représentations de l’eau semblent des surfaces imperméables. On a la sensation d’être devant une matière solide, presque une sculpture en bas-relief.

Les photos de la série Still Water sont comme les all-over de la peinture expressionniste abstraite américaine : sans horizon, elles nient la notion de paysage. Il n’est plus question ici de « fenêtre ouverte sur le monde », concept pictural né à la Renaissance en même temps que le genre du paysage. Cette série rejoint l’histoire de la peinture moderne, par sa sérialité et par son sujet, emprunté, entre autres, à Turner, Whistler ou Monet. C’est une étude de la lumière et de la couleur, de la « sensation » impressionniste.

La présence de nombres et de notes au bas des images confèrent à Still Water une autre dimension. Ponctuant les images comme des constellations, les points forment une cartographie, et participent d’un processus de classification que l’on peut rapprocher de la Library of Water établie par Roni Horn en Islande : ce sont des colonnes remplies d’eau, échantillons prélevés dans les sources islandaises, auxquelles sont associées des sentiments. En parallèle, Still Water fait le recensement des sensations de l’artiste face à l’eau de la Tamise, comme dans un monologue intérieur. Dans ces notes, l’artiste semble s’adresser au spectateur, anticipant ses réflexions, mais en réalité elle se parle à elle-même : « L’eau est pleine de choses indicibles. Parfois je me console en imaginant tout ce qui est dans l’eau ». Elle interroge son aspect : « Est-ce noir ? », et raconte des anecdotes glaçantes de meurtres ou de suicides liés à l’eau. La fascination pour l’eau que Roni Horn exprime dans ces notes détourne l’attention de l’image et provoque une tension entre le texte et l’image. L’artiste tente de comprendre l’élément eau, mais cette tentative reste vaine, et c’est ce qui la rend poétique.

— Ce texte est la retranscription d’une intervention sur l’œuvre de Roni Horn qui a eu lieu dans les salles de l’exposition Roni Horn, à la Collection Lambert en Avignon, le 3 octobre 2009.

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